Depuis hier sur Netflix, vous pouvez voir un documentaire sur la meilleure joueuse d'échecs de l'histoire, la Hongroise Judith Polgar. Ne boudons pas notre plaisir, car la diffusion d'une émission spécialement dédiée au jeu d'échecs est rare sur un grand média, même si le jeu d'échecs a le vent en poupe.
Mais pour être honnête, même si ce documentaire est intéressant, il présente quand même de gros défauts pour qui connait un peu l'histoire du jeu et le parcours de cette championne exceptionnelle.
En visualisant le reportage j'avais l'impression qu'il n'y avait jamais eu de joueuses d'échecs de premier plan. C'est vite oublier par exemple Véra Menchik dans les années 1930 et la boutade du "club Menchik" des joueurs de premier plan qu'elle avait battus.
Ensuite le documentaire laisse à penser que l'objectif principal de Judith Polgar était de vaincre Garry Kasparov. C'est franchement très réducteur.
D'ailleurs voici la critique, proche de ce que j'ai ressenti, de l'américain Gregory Nussen au sujet de ce documentaire réalisé par Rory Kennedy.
— Les échecs sont un sport qui semble, à première vue, parfaitement adapté au cinéma.
Le jeu fait monter la tension au fil des coups menant au dénouement de la partie, mettant à l’épreuve à la fois la solidité psychologique et la maîtrise tactique.
C’est précisément pour cela que Le Jeu de la dame et La Reine de Katwe ont si bien fonctionné — et sans doute aussi la raison pour laquelle la documentariste chevronnée Rory Kennedy a décidé de réaliser pour Netflix La Reine des échecs, un film consacré à la grande maîtresse hongroise Judit Polgár.
Bien entendu, ces trois œuvres sont aussi des portraits de femmes pionnières dans un domaine dominé par les hommes. On pourrait penser que, puisque les échecs ne reposent pas sur la force physique, le genre ne devrait pas constituer un facteur limitant.
Mais dans les faits, c’est l’inverse : ce jeu qui met à l’épreuve la puissance intellectuelle des adversaires laisse malheureusement le champ libre à des assertions sexistes sur la prétendue « supériorité » de l’esprit masculin sur l’esprit féminin.
Malheureusement, La Reine des échecs ne s’immerge ni dans la tension interne du jeu lui-même, ni dans l’histoire de la discrimination sexuelle persistante à laquelle Polgár a été confrontée, avec le degré de profondeur nécessaire. À la place, le film — d’une manière étrange et qui, involontairement, reproduit ce même sexisme — se concentre sur la longue tentative de la joueuse pour battre l’idole russe des échecs, Garry Kasparov.
Certes, ils se sont affrontés au moins dix-sept fois devant l’échiquier, mais faire de cette rivalité l’axe central du récit présente involontairement la carrière grandiose de Polgár comme une quête visant à prouver qu’elle est « l’égale » des hommes, comme si ses victoires contre Magnus Carlsen, Anatoli Karpov ou tout autre champion du monde n’avaient aucune importance. Peu de ces exploits figurent d’ailleurs dans le montage final.
Le principal problème du travail trop léger de Kennedy est qu’il est, faute de meilleur terme, excessivement « netflixien ». Bien que le film ait été présenté en première au festival de Sundance 2026, il est indissociable de son diffuseur en streaming.
Le film est construit comme n’importe quel portrait documentaire standard de la plateforme : des images d’archives et des interviews de « têtes parlantes » sont censées offrir une vision d’ensemble du personnage, mais jamais assez profonde pour analyser véritablement les circonstances de sa vie et le monde dont elle est issue.
La plupart des questions contextuelles essentielles entourant le parcours de Polgár — première (et jusqu’à présent seule) femme à entrer dans le top 10 mondial et à dépasser la barre des 2700 Elo — sont à peine abordées. Son enfance dans la Hongrie communiste pauvre des années 1970 n’est évoquée qu’au passage. Sa foi juive (qu’elle partage, par coïncidence, avec Kasparov) n’est pas mentionnée du tout. La pression frôlant la maltraitance exercée par un père autoritaire n’est traitée que superficiellement et brièvement, dans les dernières minutes du film.
L’absence d’un examen approfondi de ces éléments maintient La Reine des échecs à distance.
Le film appartient à une sous-catégorie de productions de streaming que l’on pourrait qualifier de « cinéma-podcast » ou de « cinéma-PowerPoint » : un minimum de moyens visuels les distingue à peine, de manière purement formelle, de formats qui n’ont en réalité pas besoin du langage cinématographique. Et cela est d’autant plus regrettable que Polgár elle-même est une figure d’une puissance et d’une originalité exceptionnelles.
Il est toutefois notable que Kennedy consacre un temps non négligeable au contexte de misogynie systémique dans lequel le talent hors norme de Polgár s’est exprimé. Bien que l’ancienne enfant prodige soit devenue la plus jeune grande maîtresse de l’histoire — à l’âge stupéfiant de quinze ans et quatre mois, battant un record vieux de 33 ans détenu par Bobby Fischer — elle n’a presque jamais reçu le respect de nombreux hommes qu’elle battait pourtant.
Il est particulièrement frustrant que le film n’éclaire quasiment rien au-delà de ce que l’on peut déjà lire sur Wikipédia, conclut le critique.
Il lui attribue la note un peu sévère de 4/10.


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